Par Christel Juquois ; journal La Croix, le 6 mars 2026
Maurice Zundel (1897-1975). Selon lui, le chemin vers l’intériorité est tout sauf un enfermement sur soi.
En période de Carême, comment ne pas se tourner vers Maurice Zundel (1897-1975) ? Ce mystique suisse du XXe siècle avait découvert un Dieu pauvre et fragile, bousculant parfois jusqu’au scandale la conception et les images de Dieu que l’on avait à son époque.
Cercles d’étude, association des amis de… sans compter les coups de cœur pour des milliers de lecteurs, la lumière que dégage Maurice Zundel a de nombreux fruits. Marginalisé de son vivant, ce prêtre suisse est un mystique inclassable. Il a vécu dans la pauvreté et dans l’ascèse, développant une vision d’un Dieu pauvre et fragile, un Dieu d’amour à l’image duquel l’homme doit naître de nouveau, pour advenir pleinement à son humanité. Un chemin qui passe par des voies très personnelles, celles de l’intériorité. On a parlé de lui comme d’un François d’Assise du XXe siècle, siècle dont il est l’une des plus grandes figures spirituelles même s’il est resté longtemps ignoré, malgré une invitation de Paul VI en 1972 à prêcher la retraite de Carême au Vatican.
Le Dieu de Maurice Zundel n’est pas un être dont il faut parler, mais qu’il faut rencontrer. Car c’est dans cette expérience que l’homme devient homme. « L’être humain n’existe pas », disait-il dans l’une de ces phrases-chocs dont il avait le secret. « L’homme, c’est-à-dire l’homme pleinement homme, l’homme accompli, doit naître à lui-même, explique Michel Fromaget, anthropologue (1), en une deuxième naissance, celle dont Jésus parle à Nicodème dans l’Évangile selon saint Jean (3, 3). »
L’homme selon Zundel est un corps biologique, matériel, une âme formée par la culture et la société, ainsi qu’un esprit qui doit grandir dans la vie spirituelle. Si l’esprit est ignoré, si l’être humain ne fait pas « naître Dieu en lui », il ne peut accéder à sa pleine humanité. Zundel en effet ne croyait pas en un Dieu extérieur et solitaire, tout-puissant, écrasant, mais en un Dieu fragile, qui ne peut rien sans l’homme. « Dieu vous est confié », disait-il.
Dieu et l’homme, indissociablement
« La naissance de l’homme à lui-même et la naissance de Dieu en l’homme sont un seul et même événement, poursuit Michel Fromaget. Les deux questions, “de quel Dieu parlons-nous ?” et “l’homme existe-t-il ?”, sont indissociables chez Maurice Zundel. J’éprouve une immense admiration pour lui parce que ce questionnement m’a fait pénétrer plus profondément dans l’Évangile. J’ai vraiment découvert le Christ avec lui. »
En effet, le seul homme véritablement et totalement accompli, pour Maurice Zundel, c’est le Christ, dont tout l’être, toutes les paroles, tous les actes sont emplis de Dieu. « Jésus-Christ est le révélateur de notre humanité », disait-il lors d’une conférence à Rolle, en Suisse, à Pâques 1971. « L’humanité de Jésus-Christ est donc une humanité universelle, affirmait-il en 1974 à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), une humanité qui a une mission à l’égard de tous les hommes et de tout l’univers. Il s’agit de récapituler la création et de lui donner son sens qui est l’amour, en faisant contrepoids (par la Passion et la Croix, NDLR) à tous les refus d’amour. »
Rencontrer la présence intérieure
« Ce qui m’a touchée plus particulièrement chez Maurice Zundel, confie Claire Bellet-Odent, doctorante en théologie à l’université de Louvain-la-Neuve (Belgique), c’est son invitation à être des hommes et des femmes du dedans, de l’intériorité. » La rencontre avec Dieu, la deuxième naissance, se fait au cœur de soi-même. « Zundel a creusé extrêmement profond dans ce qui fait son humanité, assure le père Marc Donzé (2). Il a dû le faire parce qu’il s’est trouvé en exil, sans emploi, non reconnu, dans des situations difficiles qui l’ont conduit parfois proche du désespoir. »
Ordonné prêtre en 1919, suivant un appel vibrant de la Vierge perçu un soir de ses 14 ans, il ne s’est jamais vu confier aucune paroisse. Marginalisé dans l’Église, il lui est pourtant toujours resté fidèle. « C’est à partir du fond de l’être où il s’est laissé rencontrer par la pauvreté de Dieu, poursuit Marc Donzé, qu’il essaie d’exprimer ce qu’est la noblesse de l’homme devant la face de Dieu. »
L’art, la musique, la recherche scientifique qui ouvre à la beauté du monde, l’amour… disposent à cette rencontre. Une visite au tombeau des Médicis, à Florence, marque Zundel profondément : « À un moment donné j’ai senti que j’étais pris. J’étais pris par quelqu’un. Je me perdais dans un je-ne-sais-quoi auquel je n’aurais pas pu donner un nom, ce n’était plus l’œuvre de Michel-Ange que je voyais, c’était à travers l’œuvre de Michel-Ange une présence » (5e conférence-retraite au lycée Claude-Fauriel, 1957).
Maurice Zundel accordait au silence une place centrale. « Il permet d’ouvrir un espace intérieur, explique Luc Ruedin, jésuite (3), qui va grandir, se déployer, être le berceau, la force qui va permettre cette disponibilité à la présence, qui peut s’ancrer non seulement en celui qui fait silence mais qui laisse le silence l’imprégner. » Il ne s’agit pas de faire taire les bruits du monde, mais de laisser à la porte de son intériorité les préoccupations liées à la vie terrestre, soucis familiaux ou professionnels, conflits relationnels ou intérieurs. Il s’agit de s’oublier soi-même.
S’oublier pour se trouver
Car une autre condition de l’ouverture à la présence, c’est ce que Maurice Zundel appelait la « désappropriation ». Poursuivant son récit de la visite à Florence, il écrivait : « L’impression que j’ai eue ce matin-là était une impression d’une immense liberté, la liberté d’un homme qui prend des vacances de lui-même, qui ne se souvient plus qu’il est là, qui ne se voit plus, qui ne se regarde plus, qui ne s’écoute plus, qui est perdu, perdu dans cette présence qui l’aspire, qui l’appelle, qui le remplit, qui le comble (…). Il y avait là quelqu’un qui m’envahissait tout entier, qui me libérait de moi-même, et qui, en même temps me faisait entrer dans ma véritable intimité. »
Ne plus se voir, ne plus se regarder, ne plus s’écouter, est ce qui rend disponible à la rencontre. « Nous avons à chaque seconde le choix d’ouvrir ou de fermer les volets au soleil, assure France-Marie Chauvelot, co-autrice d’une biographie de Maurice Zundel (4). Ou nous nous résolvons à nous ouvrir à quelque chose qui nous dépasse, qui en nous est plus grand que nous, qui fait résonance avec ce que nous pouvons observer dans l’univers. Ou nous en restons à notre petite condition matérielle. S’ouvrir, s’élargir passe par l’oubli de soi, qui est le contraire d’une négation de soi. »
Rencontrer Dieu, c’est se rencontrer soi-même, et inversement. « Zundel ne propose pas de recettes, car il s’agit d’une expérience toute personnelle, explique Michel Fromaget. Mais la possibilité de devenir enfants de Dieu est offerte à tous (cf. Jean 1, 12). Notre part est de nous rendre attentifs et disponibles aux manifestations délicates de l’Esprit, qui sont partout. »
S’élargir aux autres et au monde
Ce chemin vers l’intériorité est tout sauf un enfermement sur soi. S’oublier soi-même, c’est faire grandir Dieu en soi. Alors Dieu devient visible, l’être humain devient transparent pour laisser voir Dieu. « Cette transparence se réalise à chaque geste de bonté et d’humanité, explique Michel Fromaget. La deuxième naissance commence avec la première caresse donnée à un chien. Zundel avait une mystique de terrain, une mystique très concrète. »
En 1942, à Damas, il s’agenouille devant un mendiant, « un déchet d’homme », précise un témoin. « Il lui allume délicatement une cigarette et quand il a fini, lui tend avec un respect infini, une poignée de main et se relève. » Au témoin qui lui demande la raison de ce geste, Zundel répond : « Vous savez, il n’y a pas d’autre chemin vers Dieu que le visage de l’homme » (5).
Zundel croyait en un Dieu trinitaire qui est tout entier relation, un Dieu « anti-Narcisse », comme le dit Claire Bellet-Odent : « Nous sommes créés à l’image de ce Dieu-là, et notre chemin est de devenir le plus relationnel possible, jusqu’à la relation avec toutes les créatures. » Car la réflexion de Zundel a aussi une dimension cosmique. Le salut apporté par le Christ s’étend à l’univers tout entier : « C’est là l’acte de fondation du christianisme : la mort de Dieu, la mort de Dieu pour la liberté humaine, la mort de Dieu qui signifie l’impossibilité pour Dieu de contraindre, de faire l’histoire sans nous, qui signifie qu’il nous investit de la dignité de créateurs, qu’il nous veut esprit comme lui, que le sens du monde, c’est cela : la liberté intérieure qui entre spontanément dans le mariage d’amour que Dieu veut conclure avec toute la création » (conférence du 6 octobre 1974 à Saint-Germain-en-Laye).
Bibliographie
La pensée de Maurice Zundel n’est pas toujours facile à saisir. Pour entrer dans son œuvre, voici une sélection d’ouvrages abordables.
Maurice Zundel, par Bernard de Boissière et France-Marie Chauvelot, Renaissance, 432 p., 23 €. Une biographie très documentée, avec de nombreux textes de Zundel, qui donne à percevoir son cheminement personnel.
Je ne crois pas en Dieu, je le vis, un choix de textes présenté par Marie-France Chauvelot, Le Passeur, 384 p., 9,50 €. Un concentré pédagogique par thèmes de l’œuvre de Maurice Zundel.
L’Évangile intérieur, Saint-Augustin, 150 p., 11 €. Un recueil d’entretiens avec Maurice Zundel diffusés sur Radio-Luxembourg en 1935.
S’émerveiller. Paroles choisies par Virgile Rochat et Marc Donzé, Cabédita, 96p., 15 €.
(1) Anthropologue, auteur de nombreux livres, dont plusieurs sur Maurice Zundel. Dernier paru : Elle est retrouvée ! Quoi ? L’éternité c’est la mer allée avec le soleil, Parole et silence, 350 p., 25 €.
(2) Président de la Fondation Maurice-Zundel (mauricezundel.com), auteur de plusieurs anthologies de Maurice Zundel et artisan de la publication de ses œuvres complètes aux éditions Parole et silence.
(3) Ancien directeur de l’Espace Maurice Zundel à Lausanne (Suisse), auteur d’Exercices de contemplation, Salvator, 170 p., 14,90 €.
(4) Avec le jésuite Bernard de Boissière : Maurice Zundel, Renaissance, 432 p., 23 €.
(5) Témoignage communiqué par Jean-Marie Dietrich, président des Amis de Maurice-Zundel-France (AMZ-France.fr)
