Auray-Assise à pied

Le pèlerinage : une idée qui fait son chemin

« Marcher, c’est la foi qui rentre par les pieds« . C’est ce que m’a dit le Père Vincent, prêtre de ma paroisse, en 2022 lorsque je suis parti en pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle.

En 2024, l’appel du chemin m’a chuchoté à l’oreille de repartir mais cette fois, vers Assise en Italie, pour rencontrer Saint François, El Poverello.

Et c’est ainsi qu’en septembre de cette année là, j’ai repris mon sac à dos : deux t-shirt et sous-vêtements, deux paires de chaussettes, une polaire, un cape de pluie, une poche à eau, un duvet, une liseuse, et toutes les prières, les miennes et celles qui me sont confiées.

Parti de chez moi à Auray le 19 septembre, je suis arrivé après 26 jours et 780 km de marche à Vézelay en Bourgogne. 

En avril 2025, j’ai repris mon chemin à Vézelay pour rejoindre St Sorlin d’Arves, au pied du col de la Croix de fer (Savoie) après 27 jours et 607 km de marche. 

En 2026, parti de St Sorlin d’Arves le 25 mai, je suis arrivé à Assise le 1er juillet, après 38 jours et 904 km de marche. 

On peut faire un pèlerinage par différents moyens : en voiture, en bus, en train, en avion, à vélo, en âne, ou à pied.  Les pieds ne sont qu’un moyen de transport et je remercie le Seigneur de m’avoir donné la condition physique pour une telle aventure.

Pourquoi un pèlerinage à pied et en solitaire ?

Un chemin vers les autres

Quand je suis pèlerin, je suis « personne » ; juste un homme seul qui marche avec son sac sur le dos. Le voyage en solitaire permet la rencontre : avec mon sac et mon équipement de marcheur, j’interroge. Les gens me demandent spontanément, d’où je viens ? Où je vais ? Et pour les plus audacieux, Pourquoi ?  Il permet aussi de recevoir des confidences, d’accueillir les joies et les souffrances des accueillants ou des pèlerins, et de prier pour eux. 

Je vous livre ici quelques unes de mes rencontres. Je ne peux raconter ici toutes ces histoires de vies, plus profondes et plus intimes les unes que les autres. Mais je les conserve précieusement dans mon journal de bord et dans mon coeur.

Je fais étape chez H. et D. Au petit matin, H. me demande de lui raconter ma conversion. Son mari n’est pas croyant. Je lui parle du Parcours Alpha. Elle me répond que je fais aussi le chemin pour les autres, que je suis un semeur.

Accueillis pas Y. et  B. qui me racontent leur chemin de Compostelle et leur chemin d’Assise ; une soirée joyeuse en famille. Au lever du jour, Y m’accompagne jusqu’au bord de la Loire. Il me confie alors qu’ils ont perdu leur fils d’un cancer à 33 ans. Ils ont répandu ses cendres dans le fleuve et ils ont fait ériger un banc en commémoration, devant lequel je vais passer tout à l’heure. Je dépose sa prière dans mon sac avec les autres.

Je suis le premier pèlerin accueilli par P. Elle me confie avoir perdu son deuxième fils T., mort en 2022, dans des circonstances troubles (mort violente). Il était psychotique mais on ne sait pas s’il s’agit d’un accident, d’un suicide ou d’un meurtre. Son ex-mari, après avoir été son « bourreau » et le « bourreau » de son fils, a demandé le baptême et a été baptisé en 2024. Et il lui a demandé pardon. 

A. m’accueille pour la nuitée. Il vit seul et est Lama bouddhiste tibétain. Il organise des formations et des week-ends de méditation et d’enseignement. Il me raconte son cheminement spirituel qui a commencé quand il avait 21 ans. Je témoigne du mien. Il est très intéressé par la mystique quelque soit la religion et pour lui ses deux grands modèles sont Maître Eckhart et Pierre Teilhard de Chardin. 

Quel accueil ce soir chez C., où nous nous sommes retrouvés avec M. d’Hennebont qui fait le chemin d’assise depuis Vézelay jusqu’à Cluny et M. qui fait Dunkerque – La Ciotat en vélo avec les cendres de sa maman dans sa sacoche. Il organise une collecte pour la ligue contre le cancer et l’association pro-euthanasie ADMD. C. a perdu son mari le 8 avril 2024. Malgré cela, la soirée est très joyeuse et animée. M. est croyante et fait partie de la communauté CVX. Nous avons surtout échangé sur le chemin, les rencontres, la spiritualité. Et C. nous a donné avec une telle générosité : gâteau aux amendes en arrivant avec bières, entrée, rôti de porc en cocotte champignons pommes de terre, fromage, dessert et tisane ! Arrosé d’un petit Brouilly. Chacun sa chambre, draps et serviettes fournies, linge lavé à la machine et séché.

M. me raconte sa vie. La solitude est difficile. Elle fait accueil pèlerins pour rendre service et avoir des échanges. Elle fait partie de la chorale de la paroisse et nous avons fini la soirée en chantant et en écoutant des chants de prière !

J’arrive chez G. à 15h, juste avant la pluie. Leur gîte s’appelle Talitha Kum. Ils s’occupent tous les deux de personnes handicapées mentales. Ici c’est comme l’arche de Noé : 2 enfants J. et G. et 3 ados D., E. et F., 3 chiens et un âne. Ils soignent avec les animaux. G. est autiste, né d’une mère africaine, malade, et leurs leurs 3 enfants ont des handicaps. Ils ont acheté la maison en faisant confiance en la Providence et Dieu a pourvu. 

Don Domenico, prêtre de la paroisse m’accueille. Il parle français. Il est très proche des immigrés et il permet à quelques-unes, toutes musulmanes, de travailler. Nous dînons ensemble au restaurant. Un partage exceptionnel, hors du commun. Il me raconte comment il est devenu prêtre, ses engagements, ses voyages à Taizé. Je témoigne de ma conversion. Un grand moment de fraternité chrétienne. 

Un chemin vers soi

Après huit à dix jours de marche, le corps s’habitue au poids du sac, à l’effort, aux petites douleurs et il rentre petit à petit dans une marche « automatique », trouvant naturellement son rythme. 

Dans le silence de la marche solitaire, on pense alors avoir le temps de réfléchir, de discerner, de faire des choix. C’est l’inverse qui se produit. L’attention est toujours occupée par de multiples détails, tous les sens sont sollicités en permanence : le chemin, le chant de l’oiseau, la direction à repérer, la chaleur ou le froid, le parfum d’une fleur de printemps, … Le cerveau se met en mode « réception » et on reçoit : des pensées nous viennent on ne sait d’où, une image, … Ce sont des instants très particuliers de relecture de vie, d’émerveillement, de joies ; des moments de désolations et de consolations.

Jean Christophe Ruffin explique très bien ce phénomène dans son livre « Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi ».

C’est le moment de la méditation, de la prière en coeur à coeur avec jésus, du chapelet rythmé par le pas, de la louange, le temps des larmes. 

Sur mon chemin, j’emporte de quoi lire et j’ai choisi : 

  • Trésors de la spiritualité franciscaine aux XXe et XXIe siècles de Michel Sauquet
  • Sagesse d’un pauvre d’Eloi Leclerc
  • Assise, une rencontre inattendue de François Cheng.

Au tout début de mon voyage, j’ai été très touché par un commentaire de l’évangile du jour sur Saint Matthieu, tiré des Frères Karamazov : 

« Ne crains rien et n’aie jamais peur, ne te chagrine pas. Pourvu que le repentir dure, Dieu pardonne tout. Il n’y a pas de péché sur la terre que Dieu ne pardonne à celui qui se repent sincèrement. L’homme ne peut pas commettre de péché capable d’épuiser l’amour infini de Dieu. Car peut-il y avoir un péché qui dépasse l’amour de Dieu ? Ne songe qu’au repentir et bannis toute crainte. Crois que Dieu t’aime comme tu ne peux te le figurer, bien qu’il t’aime dans ton péché et avec ton péché. Il y aura plus de joie dans les cieux pour un pécheur qui se repent que pour dix justes. Ne t’afflige pas au sujet des autres et ne t’irrite pas des injures.[…] Si tu te repens, c’est que tu aimes. Or, si tu aimes, tu es déjà à Dieu… L’amour rachète tout, sauve tout. Si moi, un pécheur comme toi, je me suis attendri, à plus forte raison le Seigneur aura pitié de toi. L’amour est un trésor si inestimable qu’en échange, tu peux acquérir le monde entier et racheter non seulement tes péchés, mais ceux des autres. Va et ne crains rien. »

Fiodor Dostoïevski

Et plus loin sur le chemin, ce passage tiré du livre de Michel Sauquet – Trésors de la spiritualité franciscaine aux XXe et XXIe siècles :

« Si la paternité transcendante de Dieu est niée, si l’homme se fait le centre absolu, il devient, tôt ou tard, un exploiteur de son frère et un prédateur de la Création. Pourquoi ? Parce qu’il aura cette tragique illusion de se croire propriétaire de la terre, de ses dons, de ses biens. L’homme se fait dieu. Le péché qui « s’origine » en chacun de nous est une idolâtrie, un détournement de biens. […] Si Dieu n’est plus sa source et son accomplissement, l’homme doit se faire tout seul, à la force des poignets. Et comme il se sent fragile, mortel, il va masquer cette fragilité en possédant démesurément ou en dominant ou encore en excluant les autres. Nier la source transcendante de Dieu c’est, tôt ou tard, nier la dignité de l’homme. La fraternité n’est plus possible. »

Michel Hubaut, (Chemins d’intériorité avec Saint François. op. cit., p. 60-61)

Un chemin vers Dieu

Mes lectures, ma prière, les rencontres nourrissent mon chemin intérieur et me transforment, me portent, m’élèvent… vers Dieu. 

Le silence, l’émerveillement devant la beauté de la nature et des paysages portent à la louange du Seigneur.

Aller vers les autres, comme aller vers soi, c’est aller vers Dieu.

Comment partir ?

Le pèlerinage commence le jour où vous avez décidé de partir.

Il existe plusieurs associations qui ont pour mission de vous aider à préparer votre voyage, en proposant des conseils, en mettant en place le balisage (le Tau pour le chemin d’Assise, la coquille pour Compostelle, …), en fournissant une liste d’hébergements et d’accueils pèlerins et la Créanciale (le passeport du pèlerin).

Prendre un sac le plus léger possible et faire la chasse aux « on ne sait jamais », « ça peut servir » et « au cas où« . Le poids du sac, c’est le poids de nos peurs.

Trouver le courage de s’abandonner à la providence : on verra bien, Dieu pourvoit.

Avoir le soutien de son entourage. 

A bientôt sur le chemin.

Eric JACOB, pèlerin